"Chou Sar?" de De Gaulle Eid, enfin projeté au Liban
Le 01/12/10
Le souvenir enfoui d’un père, d’une mère et d’une sœur assassinés, un cauchemar omniprésent mais dont toute une famille se refuse de parler. Et si cette famille n’était pas la seule à porter dans le silence la mémoire d’un massacre ? Et s’il était bon de raviver les années de la guerre pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé, pour cesser d’être tourmenté par d’innombrables questions et non-dits ?
C’est en tout cas ce que le réalisateur libanais De Gaulle Eid a tenté de faire à travers son documentaire autobiographique dont la censure a déjà fait couler beaucoup d’encre. Après avoir été projeté à Dubaï, à Milan et à San Sebastian, "Chou Sar ?" a finalement pu être projeté au Liban, au Hangar d’Umam, organisation non gouvernementale travaillant sur la mémoire de la guerre civile du Liban.
C’est une histoire vraie et personnelle, peut-être même une thérapie. Ce film a permis à un homme de se défaire d’un trauma et d’ouvrir le débat sur une mémoire de tout un peuple en souffrance. Il y a des noms, des accusations, des visages et la remise en question de loi d’amnistie. Tout est vrai, tout est réel. Voilà sans doute pourquoi "Chou Sar ?" n’a pas obtenu le feu vert de la Sûreté Générale pour être diffusé le 22 août lors du Festival du film libanais, ni pour le Festival du film international qui a eu lieu au mois d’octobre. Finalement, une commission spéciale a permis que ce genre de film pouvait être projeté en privé mais en aucun cas en salles. Une décision qui est vécue comme une attaque à la liberté d’expression.
Souvenons-nous et parlons-en
Un soir du mois de décembre 1980, les choses se gâtent au village d’Edbel au Liban-Nord. Le père du petit De Gaulle, alors âgé de 10 ans, est inquiet et guette du coin de la fenêtre les hommes armés qui rodent près de sa maison. On l’appelle et lui promet la vie sauve s’il accepte de sortir. Or quelques instants plus tard les coups de fusil éclatent. Blottis les uns contre les autres dans un bain de sang, immobilisés de terreur, De Gaulle et deux de ses frères et sœurs, font semblant d’être morts jusqu’au petit matin, lorsqu’ils découvrent les corps fusillés de leurs parents et d’une des sœurs. Le verdict est effroyable puisque onze autres membres de la famille ont aussi été tués cette nuit-là.
Les années passent, De Gaulle part faire ses études à Aix-en-Provence et se lance dans le cinéma avant d’aller s’installer en Corse pour y fonder sa famille. 30 ans après le drame, le réalisateur décide de retourner au Liban avec la ferme intention de comprendre ce qui s’est passé et d’obtenir enfin des réponses à toutes ces questions qui le tourmentent depuis si longtemps. Suivi de son caméraman, De Gaulle à la fois réalisateur et protagoniste du film, part à la rencontre d’oncles, tantes et autres membres de sa famille qui vivaient à Edbel au moment du massacre et qui, pour la plupart, n’y ont plus jamais remis un pied.
Si certains lui reprochent d’avoir réalisé un documentaire trop personnel et subjectif, on ne peut nier qu’au moins un but ait été atteint : la vérité, aussi douloureuse soit-elle, est dite. Pour assouvir son besoin de savoir, De Gaulle décide d’aller jusqu’au bout de son enquête et de retourner à Edbel. Après avoir poussé le portail en fer rouillé de sa maison, il fond en larmes au milieu des murs délabrés et chargés de tant d’images et de voix d’autrefois. Sur un fond de bruits de jeux d’enfants et de chuchotements de vieillards, on le voit traverser le village quand soudain il s’arrête et interpelle un homme : "Tu ne te souviens pas de moi ? Moi pourtant je te reconnais très bien. Tu es l’assassin de ma mère. C’est toi qui as tué ma mère". Le vieil homme reste sans réaction. Combien sont-ils comme lui à être libres comme l’air, protégé par la loi d’amnistie de 1993 ? Faudrait-il qu’on puisse enfin les juger ou leur pardonner ?
A présent qu’il a achevé son film, De Gaulle Eid dit être en paix avec lui-même. Il a réalisé un cinéma réel et a accompli son devoir de mémoire en brisant enfin le monde du silence dans lequel il vivait. Son but n’était pas de critiquer ni d’accuser et encore moins de créer un clash dans la société. Il l’a fait pour lui, pour la mémoire et pour les générations à venir qui ont besoin de savoir. Il aurait souhaité qu’un maximum de Libanais puissent le voir pour qu’enfin les gens décident à leur tours de comprendre leur histoire, pour qu’ils en parlent, et pour que la page de la guerre puisse être tournée pour de bon. Si tel est le challenge du film, encore faudrait-il qu’il ne soit pas accessible qu’à un infime pourcentage de la société.
En attendant d’obtenir un véritable droit de diffusion au Liban, "Chou Sar?" continue sa tournée et sera projeté le 1er décembre à Washington.
Hélène Bohyn
:. Photos de la projection du film au Hangar d'Umam, le vendredi 26 novembre.