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Nadira Laggoune-Aklouche : Un Conseil pour l’art
Le 08/06/12
L’Algérie de 2012 n’est plus celle de 1962, c’est aujourd’hui une société en formation dans laquelle l’individu émerge encore d’où ces contradictions dans les pratiques sociales, politiques et culturelles qui sont les caractéristiques de la construction d’une société nouvelle et d’un état moderne.
Depuis 2003 la scène culturelle algérienne a été en constante animation du fait de grandes manifestations qui se sont succédé à un rythme régulier. Année de l’Algérie en France en 2003, Alger Capitale de la Culture Arabe en 2007/2008, Festival Panafricain d’Alger 2009, Tlemcen Capitale de la Culture Islamique en 2011/2012, autant d’évènements qui non seulement ont ‘boosté’ la création, la production et la promotion de la culture locale mais qui ont permit, de par l’importance de leurs budgets, la réalisation de plusieurs projets concrets comme la restauration, réhabilitation, réaffectation ou ouverture de nouveaux lieux de l’art dont des musées ( ex le Musée d’Art Moderne et Contemporain d’Alger- MAMA), des écoles d’art, des centres culturels, des agences de préservation et sauvegarde du patrimoine, revalorisation des Cinémathèques, théâtres et autres lieux culturels, l’institutionnalisation et la création de Rencontres, Journées Festivals ( Festival International d’Art Contemporain d’Alger, Festival des Arts de l’Ahaggar, Festival de la musique Raï, Festival National de la Photo, de la Création Féminine, de la Musique Classique Universelle, de la Danse contemporaine et tant d’autres…). Il est indéniable que cette effervescence culturelle s’est accompagnée de l’émergence d’un grand nombre d’artistes dont le nombre ne cesse de s’accroître : des groupes de musique du raï au hard-rock en passant par le chaâbi (populaire), l’andalou, des peintres, photographes, graphistes ou des poètes et écrivains produisent et se produisent régulièrement à la faveur de la demande du public et de l’actualité. En même temps, c’est une nouvelle catégorie sociale dont le statut reste quelque peu marginal et à la merci, du ‘client’.
Il semble cependant que l’année 2012 sera pour les artistes celle du changement. Si les évènements politiques et un contexte social mouvementé alimentent l’actualité du quotidien des villes et notamment d’Alger (élections législatives au mois de mai avec leur lot de nouveaux partis politiques et revendications, 50ème anniversaire de l’indépendance…) sont à l’ordre du jour des médias, dans le domaine de l’art, une annonce peu médiatisée mais qui n’a pas échappé à la communauté artistique mérite que l’on s’y attarde : la création du Conseil National des Arts et Lettres par le Ministère de la Culture.
Cette mesure est la concrétisation d’un projet dont on parlait depuis longtemps dans le milieu des artistes. Longtemps attendu et réclamé par ces derniers, le Conseil est considéré par eux comme le résultat d’un combat qu’ils menaient depuis un certain temps.
Depuis quelques années en effet, le syndicat national des artistes reprochait au Ministère de la culture un manque de volonté quand à faire aboutir le projet d’un statut de l’artiste. Ce à quoi le ministère arguait que la non-résolution du problème du statut relevait de ‘l’absence d’une organisation des artistes qui serait capable de discerner entre artistes professionnels et amateurs’, condition sine qua non de l’élaboration dudit statut.
Le Conseil des Arts et Lettres, constitué de comédiens, chanteurs, musiciens, plasticiens, écrivains, réalisateurs cinéma, metteurs en scène de théâtre…, viendrait donc pallier à cette lacune : il a pour rôle de fournir des recommandations pour la protection des droits des artistes. Il doit installer deux commissions nationales qui auront à charge de définir les critères définissant le statut de l’artiste et l’établissement d’un fichier national des artistes.
Or il s’agit là d’un point qui, au-delà de son aspect juridique ou administratif, concerne la délicate question de déterminer en quoi consiste la qualité d’artiste et qui donc, touche au subjectif. La pratique de l’art ne pouvant se limiter à une ‘intention d’art’, qui donc est artiste et qui ne l’est pas… ? Oui, délicate question s’il en est lorsque l’on sait que la relation à l’œuvre d’art dans les sociétés comme la nôtre reste encore très attachée à sa fonction sociale et à un besoin iconographique lié aux représentations traditionnelles du réel.
Les artistes argueront que sur le terrain, il n’est pas important de savoir si tel artiste est professionnel ou amateur, du moment que les producteurs font appel sans distinction à ces deux catégories : ‘…seul leur talent importe qu’ils soient amateurs ou professionnels…’ dira le représentant du Syndicat National des Artistes, Mourad EL-Baz, chanteur.
Cette affirmation révèle un autre aspect du problème : la communauté artistique vue son hétérogénéité, rassemble des différences et le représentant du syndicat ne fait référence qu’à celle des artistes chanteurs et musiciens de variété plutôt que les plasticiens ou les photographes par exemple.
Ce qu’il confirme, ajoutant que c’est là un ‘faux débat’ puisque ‘ …les producteurs (de spectacle s’entend) sont intéressés pour travailler avec ceux qui leur remplissent les salles…’.
Le sujet est épineux d’autant plus que le Conseil aura à attribuer la carte d’artiste, preuve de la reconnaissance du statut d’artiste professionnel c'est-à-dire faisant partie de la population active. Celle-ci sera la garantie d’accès à une couverture sociale (sécurité sociale, retraite…) car cette activité engendre une certaine précarité quand elle constitue la seule source de revenus et moyen de subsistance pour celui qui la pratique.
Cette même carte permettra ‘d’identifier les artistes et de distinguer les artistes professionnels des amateurs’ ce qui, selon certains commentateurs, non seulement risque de créer une ségrégation mais aussi de fonctionnariser l’artiste et plus encore de freiner la créativité.
En fait la difficulté à laquelle va se heurter le Conseil est celle que l’on retrouve un peu partout dans le monde arabe ou en Afrique où est considéré comme artiste celui qui pratique une activité considérée comme artistique, qu’il soit autodidacte ou formé ( sur le plan académique), qui est proclamé et reconnu comme tel par le public et les médias pour peu qu’il produise.
Perturbé par les troubles sociopolitiques qui ont marqué le pays ces 20 dernières années, le désarroi culturel a déstructuré le champ artistique qui, après l’indépendance, commençait à se dessiner : une avant-garde artistique, des structures culturelles (galeries, espaces d’art...) un marché de l’art naissant qui se développaient ont subi une rupture brusque dont les effets se traduisent encore aujourd’hui par un malaise chez les générations précédentes qui se sentent déphasées et des frustrations chez les nouvelles qui n’arrivent pas à se faire leur place et à acquérir de la visibilité.
Si la scène artistique peine à produire et à se doter de ces éléments indispensables de la chaîne de l’existence effective de l’art, l’absence d’une véritable critique artistique systématisée et reconnue favorise la confusion des catégories et un nivellement propre à imposer l’idée qu’il n’y a pas de professionnels et d’amateurs : tous les artistes seraient donc professionnels….ou amateurs ( ?) !
Situation alimentée par le rôle des médias (quotidiens, tv…) où les journalistes tiennent lieu de critiques, érigeant en grand artiste toute personne prétendant l’être, faussant du même coup le jugement esthétique et orientant la perception du public vers une vision étriquée de l’art.
L’Algérie de 2012 n’est plus celle de 1962, c’est aujourd’hui une société en formation dans laquelle l’individu émerge encore d’où ces contradictions dans les pratiques sociales, politiques et culturelles qui sont les caractéristiques de la construction d’une société nouvelle et d’un état moderne.
Mais toutes ces contradictions impulsent une dynamique qui, sous une apparence d’immobilisme, traverse le champ de l’art. On peut donc penser que cela aboutira tôt ou tard à une formalisation propre à prendre en charge et à mettre à jour la décantation obligée qui déterminera les statuts des uns et des autres. Qui est artiste et qui ne l’est pas ? Un vrai et faux débat à la fois puisqu’il dépend de tant d’autres conditions qui restent à créer par une politique culturelle, un système, et la mise en place des anneaux de la chaîne formation/production/diffusion/consommation de l’art.
Le Conseil des Arts et Lettres en est une qui peut, si elle reste ouverte, à l’écoute du monde de l’art, jouer un rôle décisif dans cette dialectique.
Nadira Laggoune-Aklouche, Algérie
… Nadira Laggoune-Aklouche est commissaire d’exposition et critique d’art. Diplômée en Droit et titulaire d’un master en critique audiovisuelle et théorie de l’art, doctorante en art, elle est actuellement maître assistant depuis 1986 à l’Ecole Supérieure des Beaux-arts d’Alger où elle enseigne l’histoire de l’image contemporaine, l’esthétique et dirige un séminaire autour de l’art contemporain. Elle est l’auteur de nombreux écrits sur l’art contemporain, en particulier sur l’art algérien actuel, son développement et la question du genre dans l’art. Elle est commissaire de nombreuses expositions internationales et locales telles Alger, Capitale de la Culture Arabe, le Festival Panafricain d'Alger 2009 et le Festival International d'Art Contemporain d'Alger 2009 et 2011. Nadira Laggoune vit et travaille à Alger où elle œuvre pour donner de la visibilité aux nouvelles générations qui émergent dans le domaine de l’art contemporain en Algérie et sur le continent africain.
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