Marie Darrieussecq, la non-Princesse de Clèves
Le 08/10/11
Après, entre autres, ’Truismes’, ’Bref séjour chez les vivants’ et ’Naissance des fantômes’, Marie Darrieussecq raconte dans son huitième roman, ’Clèves’, l’histoire de Solange, qui évoque son quotidien dans un petit village de la province française dans les années 1980. Sur fond de ’Billie Jean’ de Michael Jackson et du rock d'AC/DC, Solange passe de l’enfance à l’adolescence. Une initiation amoureuse et sexuelle qui se conjugue en trois propositions verbales : ’’les avoir’’, ’’le faire’’, ’’le refaire’’.
De Madame de Lafayette à Marie Darrieussecq, que reste-t-il de ’La Princesse de Clèves’ ?
Rencontre.
Marie Darrieussecq, vous souvenez-vous de votre toute première lecture de ’La Princesse de Clèves’ ?
J'avais treize ans quand notre professeur de français nous a donné à lire ’La Princesse de Clèves’. Autant dire nous a ordonné de le lire. Je n'y arrivais pas. Les premières pages étaient comme une barrière infranchissable. Dix noms propres par ligne, vingt-cinq mariages, cinquante alliances politiques... J'ai fini par sauter les pages et je suis tombée sur une phrase qui est restée gravée dans ma mémoire : ’’Il parut alors une beauté à la cour’’.
Le propre des grands livres est de nous accompagner à chaque âge de notre vie. À 15 ans, à 25 ans, à 45 ans et 85 ans, on ne lit pas la même ’Princesse de Clèves’.
Il y a quelques années, en France, ’La Princesse de Clèves’ déchaînait toutes les passions. Pourquoi ?
Il y eut en effet en 2006 un débat, disons un agacement, face aux propos tenus par le président de la république (alors ministre de l’Intérieur) sur l'inutilité de lire ’La Princesse de Clèves’. Ces propos furent repris et commentés, précisément par des gens qui savent lire et écrire, et se servir de leur savoir. La princesse devint une ligne de front, et Clèves, une place forte où les enseignants, chercheurs, lecteurs et lettrés en tout genre se mirent à faire le guet. Il y eut une lecture marathon devant la Sorbonne début 2009, puis les badges ’’Je lis ’La Princesse de Clèves’’’ au Salon du Livre de la même année. Ce que ces lettrés contemporains contestent, c'est le fait de demander à la culture d'être rentable, et à court terme. ’La Princesse de Clèves’, combien d'entrées ?
Mon dernier roman s'appelle donc ’Clèves’. Certains pensent que c'est une position politique. Mais c'est un projet à long terme, commencé avant le règne de tel ou tel président. Madame de Lafayette a, la première, modélisé la psychologie amoureuse : depuis que l'école m'a informée de l'existence de ce livre hyper-contemporain, je l'ai lu et relu, et il reste toujours quelque chose à en dire, quelque chose à en écrire.
Que reste-t-il du roman de Madame de Lafayette dans votre ’Clèves’ ?
Un huis-clos : au lieu de la cour du Roi, un petit village de la province française. J'avais essayé un rewriting au club Méditerranée, et même dans une navette spatiale, mais ça ne fonctionnait pas.
Qui est Solange ?
Une jeune fille française d'un milieu petit-bourgeois.
Qui êtes-vous ?
J'ai été une Solange.
Pourquoi écrivez-vous ?
Pas le choix.
Comment écrivez-vous ?
Autrefois, j'avais des rituels. Depuis que j'ai trois enfants, je fais comme je peux, souvent la nuit bien que je préfère le matin, mais en tous cas, tous les jours !
Lorsque viennent les mots, que ressentez vous ?
De la joie.
Quel est votre mot préféré ?
Désir. Désordre.
Quel mot faudrait-il bannir du dictionnaire ?
Aucun.
Quel mot faudrait-il inventer ?
Un ensemble de mots, un espéranto qui fonctionne. Mais je me contente de l'anglais, du ’globish’, qui fait que la planète, mine de rien, peut communiquer.
Quel est votre signe de ponctuation fétiche ?
Le point-virgule.
Votre verbe fétiche?
Farfouiller.
Vos livres de chevet ?
’La Princesse de Clèves’, mais aussi ’Absalon Absalon !’ de Faulkner, ou ’Le Paradis’ d’Hervé Guibert. Et bien d'autres !
S’il ne fallait conserver qu’une seule phrase de la littérature mondiale, quelle serait-elle ?
’’I'd prefer not to’’, de ’Bartleby’ par Melville, mais j'aimerais mieux ne pas répondre à cette question insensée !
Si vous étiez une héroïne de roman, laquelle seriez-vous ?
Simone de Beauvoir dans ses ’Lettres à Nelson Algren’, sauf que c'est une héroïne de la vraie vie.
Si votre vie était un roman, quel en serait le titre ?
’L'Intensité’. Mais ma vie n'est pas un roman.
Vous êtes l’une des marraines de l’ONG Bibliothèques sans frontières. Quelle en est la mission ?
La mission de cette ONG est d'aider à fonder et maintenir des bibliothèques partout dans le monde. Elle s’est essentiellement concentrée ces derniers temps sur Haïti, pour sauver les archives de ce pays, et donc une part de son identité.
Où en est le verbe ’’lire’’ dans le monde ?
La lecture ne va pas si mal, même si les supports changent. Il y a de moins en moins d'analphabètes dans le monde, en particulier chez les filles : réjouissons-nous !
Si je vous dis ’’Beyrouth’’, vous me répondez… ?
J'adore !
Pourriez-vous continuer cette phrase comme s’il s’agissait de l’incipit d’un roman ? ’’Beyrouth, un matin…’’
Une chicha à parfum de pomme sur la Corniche, et un café avec mon ami Iskandar.
Et enfin, Marie Darrieussecq, comment allez-vous ?
Plutôt bien, merci, et vous ?
Propos recueillis par Nasri N. Sayegh