Rayyane Tabet : des lieux, des histoires
Le 02/05/11
Le Prix du meilleur artiste émergent de
la dixième édition de la Biennale de Sharjah a été attribué à Rayyane
Tabet pour son installation 'Home on Neutral Ground'.
L’artiste libanais Rayyane Tabet, lauréat du Prix du meilleur artiste
émergent de la dixième édition de la Biennale de Sharjah, a partagé son
cursus d’architecture entre Beyrouth et New York et termine actuellement
son master en Beaux-arts à l’Université de San Diego (Californie). "Mon travail reflète mes formations, à la fois en tant qu’architecte et artiste". "La
plupart du temps, mon travail s’appuie sur une recherche – concernant
des histoires, des lieux ou des personnes en bordure de l’Histoire' qui
interpellent. Il consiste ensuite à développer une série d’œuvres axées
autour de ces derniers", précise-t-il. Tabet s’intéresse
particulièrement à des événements marginaux au sein de l’Histoire. Les
ressusciter lui a permis, de ce fait, "de développer une alternative, en termes d’écriture et de relecture du passé",
selon ses termes. C’est en première année d’architecture que Tabet est
séduit par le concept d’analyse et de recherche sur le terrain portant
sur un lieu spécifique ; cette approche marque l’artiste, qui la
reproduira ultérieurement dans ses œuvres.
Influences et vision
Grandir à Beyrouth durant les années 80- début 90, en pleine guerre
civile, a nettement marqué Rayyane Tabet qui confie qu’assister à des
festivals comme ‘Ayloul’ (Festival de théâtre qui s'est tenu durant des
années au Masrah Beyrouth et qui n'existe plus aujourd'hui) ou aller au
Théâtre de Beyrouth, lui ont indiqué la voie à suivre- lui faisant
entrevoir la possibilité de créer, mais également de travailler sur soi
et de regarder différemment son environnement immédiat, en termes de
géographie (la ville) ou de contexte sociopolitique.
Tabet met en outre l’accent sur l’influence des professeurs avec lesquels il a collaboré, dont plusieurs ont, "d’une manière ou d’une autre",
influencé sa méthode de travail, au niveau de l’approche et du
processus d’élaboration. Enfin, Tabet cite notamment les architectes
Lebbeus Woods et Diane Lewis, les artistes Simon Starling, Walid Raad,
Anya Gallacio, le réalisateur Jean-Pierre Gorin ou encore l’écrivain
Elias Khoury comme influences majeures sur son travail. "Ma vision
artistique s’est graduellement construite (…) Je compare souvent ce
processus à l’apprentissage du langage ; vous ne vous rappelez pas
exactement comment vous avez appris à parler mais plus vous vous
exprimez et plus vous élaborez au fur et à mesure des phrases d’une
complexité croissante", résume Tabet.
En 2006, du haut de ses 23 ans, Rayyane Tabet expose ses fameuses
valises coulées dans du béton (‘Fossils’) à la galerie Sfeir-Semler – où
il retournera trois ans plus tard - dans le cadre de l’exposition
collective ‘Moving Home(s)’. En 2008, c’est à Darat el-Funun, à Amman,
qu’il présente son travail. L’installation ‘How to Play Beirut’ suivra
en 2009.
A Sharjah… en terrain neutre
L’artiste est invité par l’une des curatrices de la Biennale de Sharjah,
Rasha Salti, à créer une œuvre spécifiquement pour l’occasion. Une fois
rendu sur place, Tabet se met à prospecter jusqu'à ce qu’il découvre
par hasard le stade de cricket de l’émirat. "J’ai découvert que le
stade avait été offert à l’équipe nationale d’Afghanistan, qui n’est pas
en mesure d’organiser des matchs dans son pays natal en raison de la
crise que le pays traverse", raconte l’artiste.
"Cette anecdote m’a marqué, en tant que métaphore complexe de la situation géopolitique actuelle dans la région", poursuit-il. "La notion du ‘chez-soi’ est remise en question dans beaucoup de pays", ajoute-t-il, contrairement aux Emirats arabes unis, "zone d’accueil neutre, non-partisane".
Fasciné par ce contraste, Tabet se penche sur l’histoire du cricket dans
la région du Golfe et développe une œuvre, ’Home on Neutral Ground’
(Chez soi en terrain neutre), regroupant une publication, une
installation vidéo en deux séquences de 24 heures filmées en temps réel
dans le stade, et un troisième volet décrit par l’artiste. "Dans un
match de cricket, la plupart de l’action prend place sur un terrain en
terre battue de trois mètres sur vingt-deux. Lorsqu’elle n’est pas
utilisée, cette surface est recouverte d’une bâche en plastique (pour
protéger le terrain lorsqu’il pleut- ndlr), la ‘pitch projector’. Le
troisième volet de l’installation a consisté à fabriquer une bâche pour
le stade de cricket de Sharjah, sur laquelle a été imprimée une
photographie aérienne d’un terrain vague en Afghanistan. De ce fait,
lorsque le stade n’est pas utilisé, cette bâche protectrice, qui par la
suite a été offerte au stade, ressemble à un terrain importé d’ailleurs", indique Rayyane Tabet.
Aujourd’hui, l’artiste prépare son projet de thèse, prévu de prendre
place en juin prochain à San Diego et intitulé ‘10 Characters in Search
of a Corporation’ (Dix personnages à la recherche d’une corporation). Ce
projet sera axé sur une recherche approfondie de l’artiste sur quatre
ans sur l’histoire des pipelines pétroliers. Fin juin, Rayyane Tabet
exposera également à la galerie Third Line à Dubaï sur un thème hybride
reliant le conte pour enfants ‘Raiponce’ à la vie de l’actrice
égyptienne Sherihan.
A suivre…
Dalal Medawar