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Aurélien Lechevallier : Miroir, ô mon miroir…
Le 04/04/12 à 15h00
Pour un œil extérieur, deux mythes font souvent irruption, dans les articles et les discours, pour refléter l’image que les Libanais se font de leur pays.
Selon le premier mythe, le ’’vrai’’ Liban aurait disparu, quelque part entre 1958 et 1975. Ce Liban-ci était plein de verdure, d’orangers et de charme. On y vaquait paisiblement à ses occupations ; les hommes y saluaient leurs amis dans les rues en soulevant leur chapeau ; les jeunes filles étrennaient leurs robes de soie aux abords de la Place des canons ; les sorbets avaient la saveur de l’innocence ; l’espérance était dans toutes les bouches, et la fraternité dans tous les cœurs. Aux premières chaleurs, on partait estiver vers des sommets aux reflets d’or et de pourpre…
Le second mythe se trouve, en apparence, en totale contradiction avec le précédent. Le Liban, tel le Phénix, serait en perpétuelle renaissance. Ce Liban-là se construit à coup de grues et de boutiques de luxe. Il se dessine sur iPad, dans les salles de réunion climatisées de firmes multinationales. Dans les quartiers chics, il se rêve dans le restaurant qui a ouvert la veille (ou mieux - qui ne l’est pas encore officiellement). Ailleurs, il se noie dans les brumes des cafés, dans la fumée des narguilés ou les vapeurs de Johnnie Walker. Pour les adeptes de ce pays mythique, la vie serait une aube éternelle. Dans ce miroir du Liban, le passé ne serait qu’ennui. Et chaque matin, le jour d’avant serait rayé du calendrier, d’un coup sec, sans un regret. Sans un regard.
Malgré leurs différences, ces deux mythes se retrouvent sur un point. Leur reflet semble nous dire : ’’Assez parler des drames et de la guerre ! Cessons de remuer les souvenirs des événements !’’ Si un livre ou un film se penche à nouveau sur la période 1975-1990 au Liban, si une conférence ou un débat met en lumière un épisode d’un conflit meurtrier qui a touché toutes les générations, ce ne sont que soupirs et gestes las… ’’Encore ! Mais qu’on nous épargne ces rengaines, qu’on laisse en paix ces vieux fantômes. Laissez-nous vivre !’’. Dans l’illusion d’un âge d’or perdu, pour les premiers, ou dans l’espoir d’un futur neuf, pour les seconds…
Au milieu de ces deux mythes, pourtant, beaucoup de Libanais, jeunes et moins jeunes, veulent voir leur pays en face. Avec, comme tous les vieux pays du monde, ses sourires, ses cicatrices, ses sillons creusés par les larmes et le vent. Les belles rides de la vie. Le menton volontaire. Les traits de caractère.
Ces femmes et ces hommes sont de plus en plus nombreux, de la place Riad el-Solh aux faubourgs de Beyrouth, de la Maison jaune à la fondation Umam, de la frontière sud aux reliefs du Akkar, à crier leur envie de vivre au présent, sans nostalgie, sans renier les victoires, ni les erreurs du passé.
Ils nous disent : le temps n’est-il pas venu de regarder collectivement, sereinement, l’histoire récente du Liban ? Le travail de mémoire que nous avons à peine engagé, nous, peuple libanais, n’est-il pas temps de le poursuivre ensemble ? Ils nous mettent en garde : à force de vouloir tourner les pages sans les lire, ne risque-t-on pas de répéter à l’infini les violences qui ont tant fait souffrir notre pays ?
Ils sont tous volontaires pour ouvrir les archives du passé. Et encadrer enfin, pour le suspendre, le miroir de l’avenir.
Aurélien Lechevallier
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