Parfois on se laisse volontairement mener par la vie au lieu d'essayer tout le temps de la piloter soi-même. On se laisse aller à la dérive et on laisse aux autres le soin de nous conduire.
Surtout lorsque ces autres sont les personnes, qui pour nous, sont les plus proches et les plus bienveillantes, c'est-à-dire nos enfants…
Devenus autonomes dans leur vie, ils nous reçoivent dans leurs maisons comme on reçoit des visiteurs importants, mais des visiteurs quand même.
Chez eux, nous ne sommes plus leurs parents. La hiérarchie change, les lois qui régissent le lieu ne sont plus les nôtres.
Leur territoire aussi ne l’est pas. Les rôles deviennent inversés, et ça nous amuse de jouer le jeu différemment .
Alors, munis d'un petit bout de sagesse, on décide de se laisser aller, et de suivre leurs avis et leurs décisions.
Et l'on s’embarque sur leur bateau, pour une fois sans s’installer au gouvernail.
Je prends l’avion pour aller visiter mon fils et sa jeune famille qui vivent aux États-Unis pour un voyage où toute ma progéniture sera réunie.
Arrivé chez lui, je rentre dans leur royaume, à sa femme et lui.
À mon arrivée, je me débarrasse tout de suite de ma carapace qui, au fur des années était devenue un manteau de patriarche. Je range mes armes dans leur fourreau, façon de parler, en entrant dans leur foyer, et me transforme en observateur docile et en grand-père gâteau.
Dans cette maison qui n’est pas la mienne, mes habitudes et mon train-train n’existent pas. Dans le frigo, pas de bouteille d’eau froide, pas même de bouteille d’eau tout court.
J’ignore ce qu’on boit ici et de quelle façon.
Dans le garde-manger, pas de Nescafé, pas de Coffee Mate, et pas de friandises. Ici on est dans le ‘healthy’ mode. Le Coca et le Seven-up ne sont évidemment pas admis.
Dans cette cuisine, mes mauvaises habitudes n’existent pas .
On y trouve des fruits rouges, probablement parce que ce sont des oxydants ou un truc dans le genre que le pédiatre leur a raconté.
En plein jet-lag je me réveille au milieu de la nuit et je descends au salon. Car ici les maisons sont à plusieurs niveaux. Je me livre à une acrobatie de voleur, esquissant des pas de velours pour éviter de faire crisser les escaliers et les planchers en bois, sans succès évidemment.
Mais j’arrive finalement à la cuisine où il me faut une autre demi-heure pour réussir à me faire un simple café noir.
Mission accomplie...
Je m’assieds enfin dans un fauteuil sans avoir réveillé personne. L’exploit ! J’ouvre mon ordi, seul reliquat de ma vie et retourne silencieusement à mon univers...
Le grand dilemme que j’avais dû résoudre dans ma tête auparavant, était que si j’allais dans un hôtel ce serait nettement plus confortable mais je raterais le réveil sacré de mes petits-enfants, chose étant inconcevable, alors l’affaire fut résolue par simple logique.
Au petit matin, nous commençons une journée.
Devant mon fils et ma bru, patrons du lieu, j’essaie de me faire petit pour ne pas les gêner en m’asseyant au milieu de leur vie.
J’écoute leurs histoires et leurs soucis lorsqu’ils ont un peu de temps à me consacrer.
Avec mes petits-enfants, c’est une autre histoire ; je commence à jouer le rôle de grand-père…
Le rôle de grand-père n’est pas une mince affaire.
C'est une besogne délicate, car les petits-enfants vivent dans leur univers, bien à eux.
Il faut y rentrer sur la pointe des pieds pour les amadouer et puis ensuite les conquérir.
Il faut surtout éviter de tomber dans le piège de devenir un grand-père que les enfants regardent de loin.
Je dois donc descendre de ma hauteur et me placer à la leur.
Je dois ramper sur le sol à côté d’eux pour leur raconter des histoires. Je dois être créatif, leur inventer des choses, les amuser, les faire rire, trouver les justes mots pour calmer leurs querelles. Mais je dois aussi les épater et les faire rêver !
Postuler pour le rôle de grand-père, c’est aussi savoir attraper les opportunités. Car au début on est juste un intrus muni d’une carte de recommandation des parents.
“Allez embrasser votre Jeddo, et faites-lui un câlin”… Ça commence comme ça …
Mais lorsque la chance se présente d’avoir les adorables bambins à vous seul, il faut la saisir… Lorsque leurs parents sont fatigués ou occupés, c’est l’opportunité dorée pour les voler et être avec eux en exclusivité…
Un soir où nous visitions ma sœur dans sa lointaine maison au bord d'un lac, les petits qui étaient supposés être endormis, font irruption la nuit au milieu du salon en se rebellant et s’esclaffant d’avoir enfreint les règles du sommeil.
Voyant leurs parents esquintés, je propose de rentrer avec eux dans la chambre pour les faire dormir.
Tout le monde est ravi de cette proposition.
Leurs couches avaient été aménagées dans la chambre de leurs parents. L'aînée, Laura, âgée de 4 ans, sur un matelas posé directement au sol; et son cadet, Karl, âgé de 2 ans, a lui, un lit à barreaux, collé au matelas de sa sœur.
Nous rentrons dans l’obscurité, et j’installe Karl dans son lit à barreaux puis je m’allonge sur le sol à côté de Laura.
‘Raconte-nous une histoire!’ me lancent-ils.
J’invente l’histoire d’un petit garçon au chapeau vert, et je rentre dans le vif du sujet en progressant dans une intrigue assez décevante, je dois avouer, pour terminer l’histoire en disant ‘voilà !’... À ma surprise, j’entends les enfants à l’unisson dire ‘Encore !’
Je comprends qu’en dépit de la médiocrité de mon histoire, ils se font bon public pour allonger la récré.
J’entame alors une deuxième histoire, celle d’une ‘fille aux coquillages’ aussi médiocre que la première... À la fin de l’histoire de la ‘fille aux coquillages’, c’est à nouveau ‘Encore !’ …
Je m’applique alors à inventer une troisième histoire. celle d’un bateau qui voulait tout le temps s’évader de son port, histoire qui s’avère aussi niaise que les deux précédentes.
Je remarque que Karl mon petit-fils est à présent debout, excité plus que jamais, agrippé à ses barreaux.
Laura, elle, pousse des petits cris et roucoule des torrents de rire.
Comment faire pour les endormir?
Je passe à une nouvelle tactique. ‘Je vais vous chanter une berceuse pour dormir’ …
Fin limier que je suis, je commence par ‘Dodo, l’enfant do’, suivi de ‘Fais dodo Colas mon p’tit frère’ ensuite je m’engage dans des chansons scoutes ‘Seigneur rassemblés près des tentes…’ et ‘Qui peut faire de la voile sans vent …’ Et voilà que Laura entame à voix haute sa propre cantate, qui s’avère être une chanson qu’ils chantent à l’école avant les repas. Ils commencent à chanter tous les deux à tue-tête; lui balbutie des mots trop mignons souvent incompréhensibles, et elle, plus articulée, me permet de saisir quelques mots de sa chanson.
Mais leur intonation est tellement drôle qu’elle me fait exploser de rire.
Alors je commence à les imiter, provoquant aussi leurs rires aux éclats. Le chant des berceuses devient ainsi un concert de clowneries sonores .
Piètre tactique! J'ai échoué sur tous les plans.
Les voilà en train de rire et se démener surexcités.
J’ai quand même fait des gains au niveau de la popularité.
Vivre dans le monde des enfants est délicieux ; leurs soucis sont répartis entre la perte de leur doudou et leurs petites crises de jalousie. Les larmes perlent sur leurs joues, et sèchent aussitôt après, dès qu’on leur présente une nouvelle attraction.
Avec eux on est happé dans un univers où on vit la vie à une autre échelle.
Programme du matin suivant ; on va au supermarché, chose que dans ma propre vie, je fais une fois tous les dix ans.
Les femmes, dont ma femme, ma fille et ma belle-fille nous y conduisent et je me charge des petits-enfants.
Arrivés au supermarché, j’embarque les trois petits âgés de 2,4 et 5 ans dans un même chariot. La plus jeune, celle de 1 an, Siena, minuscule trésor de la famille, reste dans le chariot de sa mère, en l'occurrence ma fille Lara.
Les femmes s’engagent donc dans les rayons pour s’approvisionner.
Nous, de notre côté, c’est un programme entièrement différent. Aux commandes de mon chariot à bébés, je pars à la recherche d'une allée vide...
L’ayant trouvée, je commence à courir en poussant le chariot ; les petits sont ravis de cette course vertigineuse qui leur donne des sensations bien autres que celles qu’ils vivent normalement avec leurs parents au supermarché.
Une allée après l’autre, nous nous engageons dans un ‘roller-coaster’ digne des roller-coasters de Disneyland.
Je pousse, je cours; je virevolte, je halète.
‘Encore Jeddo !!! ’.
Je recommence.
Les clientes nous regardent, attendries par les bambins et étonnées par ce monsieur d’une certain âge qui joue comme un gosse avec ses petits-enfants, ignorant complètement le but de l’endroit et s’attelant à la tâche unique de faire rire ses petits en leur donnant des sensations de vertige.
Mikey l’aîné de 5 ans s’applique à attraper au vol des articles à portée de ses mains. On frôle le vandalisme…
Laura rit en essayant de l’imiter sans succès.
Et Karl, le plus jeune, se cramponne simplement en riant aux éclats.
Chacun y trouve son compte.
De temps en temps on croise le chariot des femmes avec bébé Siena qui nous lance un sourire désarmant.
On arrive à la fin de notre périple, car les femmes nous rappellent à l’ordre, il faut arrêter nos courses, porter les gamins et les sacs à la voiture, et rentrer à la maison.
Je regarde mes petits-enfants, un par un... Je les projette chacun dans un avenir… Je les imagine adultes, lorsque je ne serai plus qu’un souvenir de leur enfance.
Mes enfants eux se soucient du quotidien et de leur logistique.
Moi je suis ici en observateur inutile. Mais je les écoute, j’écoute leurs appréhensions, j’essaie de comprendre leurs raisonnements et de leur donner une opinion, conscient que j’appartiens pour eux à la génération des dinosaures.
Beaucoup de choses dans leur monde que je ne comprends pas.
Mais démissionner de mon rôle de patriarche est tellement fun !
Pas de fardeau sur les épaules ...
Je peux enfin m’adonner à retomber en enfance avec les tout-petits et devenir un genre d’observateur de la FINUL chez les grands.
Les vacances terminées, je fais mes valises, et, tout penaud, je me dirige vers le porte-manteaux; je revêt ma carapace de patriarche, j’enlace tout ce monde si cher à mon cœur, un par un, et je quitte leur vie, pour rentrer chez moi et rejoindre la mienne...
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